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Le dialogue travaillant la pensée comme un creusement par les voix. [1]

On dit des mots qu’ils nous touchent et parfois même qu’ils nous blessent. C’est là laisser place à leur incarnation matérielle, c’est là bien sûr convenir d’une figure de style. Souhaitant évoquer la matérialité du langage, Julie Boissonnault occupe l’espace de la petite salle d’une installation dont le titre Des cailloux dans la bouche en appelle d’un texte de Valère Novarina. Ce texte, tout en aphorismes, prête son caractère disjonctif et son questionnement de l’expression par la parole au travail ici mis en scène. Un plan est peuplé d’innombrables boulettes de cire façonnées dans la méditation qui, une fois étalées sur toute la surface du mur et perforées par des épingles, semblent manifester la violence propre à l’expression, à l’émergence de ce qui aurait été longuement ruminé, réfléchi. Boissonnault fait bégayer, bifurquer la littérature dans la matière et à cette fin elle choisit pour leur plasticité, pour leur fragilité, des matériaux triviaux venus du quotidien. Des baies de cire, des formes florales grattées, perforées et prélevées sur la surface d’un papier d’emballage de cigarettes sont enduites de cire et installées d’une manière quasi encyclopédique. Il s’agit de témoigner d’une temporalité où l’expérience du regard peut s’identifier à la modalité contemplative ayant prévalu lors de la fabrication des objets. Il est question par là de soulever l’incapacité de s’exprimer comme silence et drame par des traces qui tiennent lieu de signes d’écriture ou de ponctuation. Devant cette sorte d’herbier métaphorique du langage, il nous est proposé de regarder une parole, l’avènement d’une parole intime et fragmentée d’après des formes minimes et murmurantes.

Texte de Patrice Duhamel

[1] Valère Novarina, Pendant la matière, P.O.L., 1991, p. 59.

 

Salle 2
  • JULIE BOISSONNAULT
DES CAILLOUX DANS LA BOUCHE

EXPOSITION /
30 AVRIL AU 31 MAI 1998