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  • Nicolas Fleming, 2017. photo : Josée Pedneault
    Nicolas Fleming, 2017. photo : Josée Pedneault
 

« L’œuvre n’imite pas un espace […] », écrit Georges Didi-Huberman, « elle produit son lieu – son travail du lieu, sa fable du lieu1 – […] ». C’est bien vers cette production d’un lieu original que l’exposition Une causeuse, un distributeur d’eau, un vase de Nicolas Fleming attire notre attention. En continuité avec sa pratique artistique, l’artiste crée une nouvelle architecture à l’intérieur de la salle 2 de CLARK. Cette installation totale est investie d’œuvres sculpturales et de tableaux évoquant l’intérieur d’une maison dont la structure semble avoir été déposée dans l’espace.

En pénétrant par la façade, on entre dans un environnement où les objets, comme la causeuse ou le distributeur d’eau, sont recouverts de gypse et de plâtre. Les murs sont quant à eux en OSB (Oriented Strand Board), généralement utilisé pour créer leur squelette, des planchers ou des toitures. Ces matériaux, qui sont au cœur du travail de Nicolas Fleming, sont liés à l’univers du chantier de construction. On reconnaît ici l’importance de leur sélection pour engendrer un effet spécifique, comme on la retrouve chez Robert Gober : « Une partie du travail est de trouver le matériau approprié […], celui qui fait résonner l’œuvre d’une manière dont aucun autre matériau ne saurait le faire2. » Dans le travail de Fleming, les matériaux confèrent aux œuvres un caractère inachevé. Cet aspect fait appel à l’imagination, à celle qui entoure le processus artistique, mais aussi à celle qu’activent les possibles interprétations. C’est un peu comme comme s’il y avait quelque chose à terminer, ce qui incite un investissement de l’imaginaire du spectateur.

Fleming, qui travaille avec des matériaux de construction lors de montage d’exposition pour d’autres artistes, transgresse l’utilisation traditionnelle de ceux-ci en les employant pour leurs valeurs esthétiques. Par là, il infère aux objets un caractère non fonctionnel. Le spectateur, arrêté dans son élan, par exemple, celui de se servir de l’eau, prend conscience des mouvements qu’engendre son rapport aux objets usuels. Détourné de l’utilité des objets, il se concentre sur les compositions, les textures et les couleurs. Il est donc transporté dans un « sensorium spécifique » qui « suspend les connexions ordinaires non seulement entre apparence et réalité, mais aussi entre forme et matière, activité et passivité, entendement et sensibilité3. » S’il est attentif, il remarquera que le gypse a été peint dans sa couleur originale. Ainsi, le caractère d’inachèvement propre à ce matériau s’estompe. Les objets ne sont pas dissimulés, mais plutôt transformés, remixés, donc dévoilés autrement.

Les tableaux sont quant à eux créés avec des résidus de la déconstruction de murs d’expositions précédentes de l’artiste ou d’autres artistes. Ainsi, ces tableaux de gypse, éléments du décor, mettent en abîme la matérialité des murs qui normalement les supportent. Les espaces sont en apparence distincts : celui de l’œuvre d’art, celui de la galerie et celui d’autres expositions s’unissent ici pour former un seul et même lieu complexe et vibrant, invitant le spectateur à s’imaginer « les variations infinies de ce qui existe déjà».


- Paule Mackrous


1. Georges Didi-Huberman, Génie du non-lieu, Paris, Minuit, 2001, p.34

2. Jarrett Earnest, « Robert Gober With Jarrett Earnest », The Brooklyn Rail, Décembre 2014, [tiré de https://brooklynrail.org/2014/12/art/robert-gober-with-jarrett-earnest] (Notre traduction)

3. Jacques Rancière, Malaise dans l’esthétique, Paris, Galilée, 2004, p.21

4. Boris Groys, On the New, Londres, Verseau, 2014, p.51 (Notre traduction)


Nicolas Fleming est détenteur d’une Maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal (2007). Depuis 2013, il introduit progressivement ses connaissances dans le domaine de la construction à sa pratique artistique, développant une esthétique dans laquelle le gypse et le plâtre occupent une place prépondérante. En 2014, il présente sa première installation monumentale en gypse à ISE Cultural Foundation (New York, 2014). Depuis 2013, il a présenté des expositions individuelles au Canada à Bunker 2, L’œil de poisson, TYPOLOGY Projects, Maison des arts de Laval, Galerie Trois Points, AXENÉO7 et Galerie McClure. Il a présenté des sculptures extérieures dans le cadre du Festival Aires Libres (2014) et de Truck Stop (2017). 


L'artiste aimerait remercier l’équipe du Centre et de l’atelier CLARK, Saada El-Akhrass, Drywall Nation, BRUTgroup, Marc Nerbonne, Gabriel Morest, Phu Bui, Robert Gober, Mike Kelley, Rupert Residency et le Conseil des arts du Canada.

Salle 2
  • Nicolas Fleming
Une causeuse, un distributeur d'eau, un vase.

EXPOSITION /
11 JANVIER AU 17 FÉVRIER 2018

VERNISSAGE /
JEUDI 11 JANVIER, 20H

PRÉSENTATION D'ARTISTE /
SAMEDI, 13 JANVIER, 15H