Faire la bombe
FAIRE LA BOMBE
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« L’Amérique est une mauvaise
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Enfant, j’ai démonté, disséqué, détruit toutes sortes d’objets. J’ai ouvert un cadran, une table-tournante, un radiocassette, entre autres, pour en observer les rouages et comprendre leur fonctionnement, mais ce qui m’échappait à tout coup, c’était comment remettre l’objet ouvert en ordre. J’ai eu des épopées plus graves : je me suis improvisé crash-test dummy pour assassiner mon Big Wheel devenu trop petit (un crime de haute trahison), et l’automobile des Ghostbusters (format jouet) n’a jamais été léguée à un cousin plus jeune, elle a connu le même sort. J’étais curieux. Comment pliera le plastique sous l’impact? Quelle partie cèdera en premier? Les morceaux se détacheront-ils entièrement? J’ai cassé des tas de trucs, souvent juste pour voir.
LA BEAUTÉ
Détruire est un acte démiurgique. Briser un objet démontre l’emprise qu’on a sur sa nature, d’en prendre possession à un point tel qu’on en change la forme. C’est un aveu d’invincibilité momentanée où tout est possible, comme dans la fête. Il y a dans la casse une désinvolture, une insouciance, qui rappellent les moments d’ivresse, propulsés par l’alcool ou simplement à la bonne compagnie; on pourrait même comparer la casse à l’ivresse de la réussite, du coup de génie qui se concrétise par nos actes. Nous sommes en contrôle, plus forts que jamais. Détruire est acte beau, libre et fou, presque héroïque. Que ce soit Pete Townsend ou Kurt Cobain qui brisent leur guitare à la fin d’un concert, ou encore qu’on prenne part à un derby de démolition ou même à l’épluchage d’un mur ou à l’arrachage d’un plancher à des fins de rénovation, tous ces moments ivres sont nourris d’adrénaline, d’une énergie vive empreinte de l’intriguant plaisir de voir un objet se fracasser, plier sous notre force.
Pas étonnant que des open-house tournent mal. Une meute d’adolescents laissés à eux-mêmes dans des maisons dont souvent ils ne connaissent pas les propriétaires, parfois pas même leur progéniture, seuls, en extase sans autorité. Quand on s’ennuie, quand la fête tourne en rond, quand l’ivresse en demande davantage, quand on cherche la prochaine étape, balancer la table du salon dans la télévision permet une dose d’adrénaline beaucoup plus grande qu’un vodka-RedBull. C’est la fête. C’est beau. Ça explose.
LA CHUTE
Mais ce n’est pas que du bonbon, des feux d’artifice, des guitares pétées. Quand la destruction prend le dessus, quand elle est incontrôlable, quand la fête est finie ou vire malsaine, quand l’emprise est détenue par un autre, quand l’autorité revient et se fait écrasante, quand on se sent lésé dans ses droits et surtout quand on n’est pas dans le tort, quand le capitalisme a tout fait merder, quand les corporations détruisent le tissu social, le bien commun et la nature, quand les valeurs foutent le camp, quand la survie est en péril, on est loin de la destruction amusée et spectaculaire, du garçon qui joue aux accidents de plastique dans son sous-sol de banlieue.
Et pire, qu’advient-il quand cette destruction incontrôlée existe en nous, quand les connections ne se font plus toujours, quand c’est l’être, la psyché qui se fracassent, se percutent, s’étiolent? L’autodestruction n’est pas toujours consciente, ni pour celui qui la vit, que pour ses observateurs. Comme toute chute, pourtant, elle est tragique.
Tout ça, la beauté, la chute, et la différence entre les deux, le chavirement, sont à la merci du temps. Tout objet, à l’exception de certains rescapés par le musée, est voué au dépotoir. Tout corps finira à la morgue, quelle que soit la trajectoire qui l’y amène. Et là, la fête sera bel et bien finie. Pour l’instant, vivons.
MAKP
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