exposition collective étudiante /
COMMISSAIRE : GABRIELLE SARTHOU
POINTS DE BASCULE
12.05–11.06.2022
Salles 1 et 2

"Les grenouilles de la fin du monde", Annie-Kim Rainville.

"Les grenouilles de la fin du monde", Annie-Kim Rainville.

Artistes
exposition collective étudiante /
COMMISSAIRE : GABRIELLE SARTHOU

ARTISTES

AMÉLIE BÉLANGER / SOPHIE-ANNE BÉLISLE & MYRIAM LANDRY /

THOMAS BOUQUIN / ÉLYSE BRODEUR-MAGNA / SNACK WITCH aka

JONI CHEUNG / JULIE CIOT / DARIA ELAS / IOANA DRAGOMIR /

MURIEL AHMARANI JAOUICH / K089 / MADDIE MCNEELY /

ANNIE-KIM RAINVILLE / REBECCA RAMSEY /

FLORENCE VIAU / NINA VROEMEN

Points de bascule évoque le moment liminaire avant la chute qui repose dans un entre-deux vertigineux. Elle représente le seuil fragile à partir duquel une modulation, même minime, peut faire basculer un système dans un état complètement nouveau.

C’est en traversant les nombreux dossiers que j’ai pu noter les préoccupations générationnelles chez les artistes, et plus particulièrement, les deux manières distinctes d’aborder le monde : soit en exprimant de l’anxiété, soit en tentant de camoufler cette anxiété au moyen de l’esthétique.

Un parallèle est envisageable avec la façon dont se déploie le capitalisme. Menaçant l’écosystème environnemental et engendrant à la fois un monde de mégalopoles asphyxiantes et chaotiques, il est aussi à l’origine d’une véritable économie du beau et d’une esthétisation de la vie quotidienne. Dans le livre L’esthétisation du monde1, Gilles Lipovetsky et Jean Serroy ajoutent qu’en « créant un paysage économique mondial chaotique tout en stylisant l’univers du quotidien, le capitalisme est moins un ogre dévorant ses propres enfants qu’un Janus2 à deux visages. » Chacune des salles est pensée en fonction de deux pôles complémentaires et consubstantiels : l’étiolement et l’esthétisation du monde. Ainsi, la binarité qui émerge entre obscurité et lumière se voit éclatée. La noirceur peut contenir la vie, puis la lumière, parfois trop vive ou trop blanche, peut également nous brûler.

L’étiolement du monde fait référence au côté plus obscur des choses. Elle présente des œuvres qui capturent l’essence de la fissure et de la destruction.

On y trouve deux œuvres vidéographiques qui déclarent l’état d’urgence créé par la nonchalance consumériste. Put a ring on it de Nina Vroemen enchaîne une série d’images satellites tirées de Google Maps où les marques circulaires sur la terre sont des indicateurs de l’extraction des ressources par les humains, tandis que Soleil froid de K089 présente avec singularité et un humour noir un monde dystopique en écroulement. Les grenouilles de la fin du monde d’Annie-Kim Rainville sont aussi des témoins de choix à ce cynisme ambiant.

Ce que gardent les pierres de Florence Viau évoque la pierre de Rosette. Ici, l’écriture est plutôt une texture numérique qui se rapproche des codes-barres. Elle peut être lue comme un commentaire sur la numérisation du monde et des œuvres d’art qui tend vers une dissolution de l’écriture matérielle.

Certaines œuvres attirent l’œil du spectateur sous des apparences de douceur, mais, lorsqu’observées de plus près, elles laissent transparaître un état anxieux ou d’entre-deux. C’est le cas pour Hair Care, une collaboration entre Sophie-Anne Belisle et Myriam Landry, qui accole une image empreinte de force et d’agressivité sur un vase en céramique, matière fragile et délicate. Les photographies de Julie Ciot, présentent chacune à leur manière, un état d’entre-deux; que ce soit par le reflet d’un arbre perturbé (ou agité ou déstabilisé) par le mouvement ou encore, par le format d’impression intime affichant une écriture mordante et frénétique apposée sur le bouquet en arrière-plan.

Les choses vivantes, les choses mortes d’Amélie Bélanger prend la forme de bûches cristallisées entre le règne des vivants et celui des morts. Cette œuvre fait le pont entre les deux salles en entremêlant décomposition et renaissance, ombre et lumière.

 

L’esthétisation du monde évoque l’habileté des êtres humains à « rendre belles » les choses qui les entourent, quelles qu’elles soient.

Dans Agentivité du satisfaisant?, Daria Elas esthétise le thème de la production en série et le transforme en vidéos – très présentes actuellement sur les réseaux sociaux – visant à calmer l’anxiété.

Les œuvres picturales de Muriel Ahmarani Jaouich, L’exil de téta Rose et Baba et mumu, représentent des histoires parfois douloureuses camouflées sous des couleurs vives. L’esthétisation est aussi employée dans This one was making adjectives de Ioana Dragomir, qui offre une traduction chromatique du roman/poème Autobiography of Red d’Anne Carson. Par le truchement de Safekeepings, Maddie McNeely utilise le motif de la rampe d’escalier pour délimiter, imposer un chemin et guider le public tout en optant pour un traitement chromatique et en rondeur dans ses sculptures en bois tournées. Des barrières contraignantes devenues séduisantes.

Joni Cheung et Thomas Bouquin juxtaposent le banal et le sublime dans l’expérience culinaire. Le projet sonore From Scratch reprend des bribes d’une conversation téléphonique entre l’artiste et son père. L’artiste réfléchit à la relation qu’ils entretiennent avec les restaurants 茶餐廳| cha chaan tengs|tea1. Elle se

fraye ainsi un chemin pour comprendre comment ces lieux de partage de nourriture peuvent fonctionner à titre d’archives vivantes pour les communautés diasporiques. La photographie de Thomas Bouquin est tirée de la série Des mondes engloutis, par laquelle l’artiste a étudié la forme, l’histoire et les mythes des îles Sainte-Hélène et Notre-Dame, situées au milieu du fleuve Saint-Laurent. Dans Lunch, image sélectionnée pour cette exposition, Bouquin esthétise un repas anodin : une soupe servie dans un bol en pain ainsi que des churros présentés dans une barquette de carton.

La sculpture de Rebecca Ramsey, Untiltled, représente une recherche qui repose sur des motifs récupérés de plaque d’égout et de blocs de béton en céramique qui se fondent et s’entremêlent. Les matériaux de construction industrielle sont ici embellis et transformés en pièces précieuses et uniques.

L’œuvre d’Élyse Brodeur, Ceci n’est pas le suicide de ma féminité, s’approprie une machine de guerre archaïque, comme la catapulte, pour rendre dérisoire sa fonction première de destruction. Ici, la machine projette plutôt des confettis sur elle-même lorsqu’elle est actionnée.

L’étiolement et l’esthétisation du monde sont les deux faces d’une même pièce; elles nous laissent toutes deux entrevoir un avenir anxiogène. Par l’utilisation de mécanismes de détournement, d’humour, de dérision, d’amplification et d’esthétisation, d’importantes réflexions sur la double nature de notre système sont soulevées par les artistes regroupés dans cette exposition. Points de bascule est un appel au réveil, car la chute est imminente.

– Gabrielle Sarthou

1. Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste, Paris, Gallimard, 2013, 566 p.

2. Janus, dieu romain des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes est représenté avec deux visages : une face tournée vers le passé, l’autre vers l’avenir.

3. Un cha chaan teng est un style de cafétéria originaire de Hong Kong.

BIOS

COMMISSAIRE

Gabrielle Sarthou est candidat·e à la maîtrise en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal. Ses recherches portent sur l’historiographie et la théorie des couleurs d’un point de vue féministe. Commissaire et critique d’art, iel apprécie faire le pont entre l’art et les mots ; ses écrits se retrouvent dans plusieurs revues culturelles telles que Ciel Variable, ESPACE art actuel et Vie des Arts. Iel a, entre autres, co-fondé le Festival ETC-Expérimentations et Théories Contemporaines, coordonné le Symposium International de Baie-Saint-Paul (2021) et travaille maintenant comme médiateur.ice au Musée d’art contemporain de Montréal et comme auxiliaire de recherche et d’enseignement.

ARTISTES

Amélie Bélanger est née à Montréal et étudie actuellement à la maîtrise en beaux-arts de l’Université Concordia. Elle s’émeut des forces cassantes, s’entreprend au relais des savoirs et écrit des éloges aux choses qui disparaissent.

Sophie-Anne Bélisle est née à Trois-Rivières et réalise actuellement une maîtrise en arts visuels et médiatiques à l’UQAM. Elle utilise le dessin, la vidéo et la micro-intervention et s’intéresse à l’érotisme relativement à l’espace public dans une approche féministe queer. + Myriam Landry est née à Trois-Rivières et vit à Tiohti:áke (Montréal) depuis six ans. Elle est membre de la Première Nation W8banaki (Abénaki) de la communauté de Wôlinak. Elle pratique la poterie comme passe-temps depuis près de dix ans. En septembre 2020, Myriam a décidé de se consacrer davantage à cette pratique afin de créer des objets utilitaires qui allient son engagement pour les enjeux autochtones contemporains et la céramique.

Thomas Bouquin est né à Lyon (France) et est diplômé en photographie de l’Université Concordia. Il réalise actuellement sa maîtrise en arts visuels et médiatiques à l’UQAM, où il étudie les notions de territoire, de mémoire et de fiction. Travaillant au sein de l’écart entre subjectivité photographique et style documentaire, il juxtapose des idées supposées contradictoires, pour déployer visuellement un espace imaginaire et la construction personnelle d’un lieu.

Titulaire d’un baccalauréat de l’Université Concordia en beaux-arts, majeure en sculpture, Élyse Brodeur-Magna vit et travaille à Tiohtià:ke/Montréal. Elle étudie actuellement à la maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’UQAM. Réfléchissant à ce qui motive le passage de l’inaction à l’action, sa pratique se situe principalement dans la sculpture et l’installation.

Snack Witch, alias Joni Cheung, est originaire des territoires non cédés des nations xʷməθkwəy̓əm, Skwxwú7mesh, Stó:lō, et Səl̓ílwətaʔ/Selilwitulh, connus sous le nom colonial de Vancouver. Iel étudie actuellement à la maitrise en beaux-arts, concentration sculpture et céramique, à l’Université Concordia. Sa pratique interdisciplinaire basée sur la recherche joue sur l’interdépendance entre les objets, les lieux et les identités afin de naviguer à travers les discours du transnationalisme, de la migration et des diasporas en tant que personne née au Canada et possédant des origines de Hong Kong et de la Chine.

Julie Ciot est née à Laval (Québec) et a complété un baccalauréat en arts visuels à l’Université Concordia, avec une majeure en photographie en 2022. Elle s’intéresse à la traduction visuelle du caractère éphémère de l’existence au travers de la matérialité photographique.

Daria Elas est née en Moldavie avant d’immigrer à Montréal, où elle réside toujours. Finissante au baccalauréat en arts visuels et médiatiques de l’UQAM, elle utilise essentiellement l’installation selon une approche féministe et sensible.

Née en Roumanie, Ioana Dragomir est détentrice d’un baccalauréat en arts visuels de la University of Waterloo et d’une maitrise en histoire de l’art de la Western University. Elle est actuellement étudiante à la maitrise en beaux-arts à l’Université Concordia. Elle combine ses intérêts pour l’écriture et la critique littéraire au dessin, à la sculpture et à l’installation afin d’attirer l’attention sur les glissements inhérents au langage.

Muriel Ahmarani Jaouich vit et travaille actuellement sur les territoires autochtones non cédés de Tiohtià:ke / Montréal de la nation Kanien’kehá:ka. Elle est étudiante à la maitrise en beaux-arts à l’Université Concordia. En tant qu’artiste canadienne d’origines arménienne, égyptienne et libanaise, ses peintures portent sur la généalogie, le trauma intergénérationnel et la violence historique.

K089 est unæ artiste pluridisciplinaire entræ en conscience à Laval, territoire autochtone non cédé de la Confédération Haudenosaunee. Étudiant au baccalauréat en arts visuels de l’UQAM, iel travaille à faire émerger des organes psychosensoriels.

Maddie McNeely est une artiste visuelle qui travaille en sculpture, textile et installation et qui s’intéresse au pouvoir attractif des objets et des formes construites. Basée sur la menuiserie et sur le tissage, sa pratique est ancrée dans un processus axé sur l’exploration et le savoir-faire. Née à Toronto en Ontario, elle poursuit présentement sa maitrise en sculpture à l’Université Concordia.

Rebecca Ramsey est née à Vernon en Colombie-Britannique. Elle détient un baccalauréat en beaux-arts de la Emily Carr University of Art and Design et elle est actuellement étudiante à la maitrise en sculpture à l’Université Concordia. Son travail combine la céramique à d’autres matériaux afin d’explorer des questions relevant de l’énergie et de la matière.

Originaire d’une banlieue des Basses-Laurentides, Annie-Kim Rainville réside aujourd’hui à Montréal. Elle y termine présentement un baccalauréat en arts visuels et médiatiques à l’UQAM. Dans son travail, l’humour et la production artisanale s’entremêlent pour lui permettre de poser un regard critique sur les territoires du quotidien.

Florence Viau a obtenu en 2021 un baccalauréat en arts visuels et médiatiques de l’UQAM. Sa pratique s’ancre dans l’exploration de la matérialité de l’image par l’intermédiaire de l’hybridation des arts imprimés avec la peinture, la sculpture et le dessin. Née à Laval, elle vit et travaille aujourd’hui à Montréal.

Née à Gatineau, Nina Vroemen est étudiante à la maitrise en beaux-arts à l’Université Concordia. Ses projets visent à faire vibrer le cœur à travers une recherche critique, une exploration sensorielle et un travail de terrain immersif. Avec sa recherche actuelle, elle s’intéresse à la lente violence environnementale et à la radicalité de l’invisible.

Le Centre CLARK aimerait remercier le Groupe Canva pour son apport financier dans la réalisation de cette exposition.