Marc-Olivier Hamelin
« Both of us were dreamers, young love in the sun »
16.01–28.02.2026
Salle 1

Vernissage
Vendredi 16 janvier, 17h

Artiste
Marc-Olivier Hamelin

Après que les lys aient fané sous un soleil froid

M’aimes-tu plus fort quand je t’attends au tout début, comme l’en-tête d’un texte qui veut désespérément révéler son autorialité, ou plutôt quand j’implore afin de me sentir reconnaissable? (1) Une tasse de café est une photographie si on y pense assez longtemps. (2)

Il faisait froid dehors, j’étais assis au bord de la fenêtre d’une pièce lumineuse, regardant les lys mourir et écoutant sa voix, qui, depuis un vieux téléviseur, en français, parlait du lit comme lieu de

guérison // mort

intimité // solitude

« Both of us were dreamers, young love in the sun »[1] est un réceptacle contenant de la sueur, du sang, de la pisse, et tous ces souvenirs qui tachent. Les photographies, elles aussi, sont des réceptacles, parfois d’espoir, de futurité, de spectres; un rêve fiévreux à la Roland Barthes. Elles sont des contenants remplis d’une anti-présence hantologique: en leur sein, l’absence est le seul signe de présence déchiffrable. Elles contiennent les marqueurs du ce-qui-a-été, avant même de devenir-disparu. L’anti-présence qui marque cette exposition suggère que c’est précisément l’absence de la (ou des) personne(s) dont on perçoit les traces qui permet de leur donner sens ; ces restes, qui nous hantent, nous amènent à ressentir la présence de quelque chose ou de quelqu’un qui n’est pourtant pas là – un fantôme. « Je lis des textes sur des personnes mortes depuis trois ans. Je crois que j’ai besoin d’aller à la plage maintenant, même si ces récits contiennent des histoires de plage », me confie t-il.

Le travail d’Hamelin m’apparaît comme un salon, une pièce dans laquelle on vit. Ou, du moins, l’espace qu’il crée partage la même impulsion affective ; celle de rendre vivante une chose aussi ordinaire qu’une salle. Ici, comme dans un salon qu’on habite, l’espace est une possibilité de mise en narration des objets dont nous nous entourons, que nous imaginons prendre vie grâce à notre présence. Elizabeth Freeman[2], une théoricienne des temporalités queer maintenant disparue, nous suggère « d’être intéressé·es par le fin fond des choses, disposé·es à être baigné·es de la lumière pâlissante de ce qui a été jugé inutile », créant un espace qui permet de réimaginer les possibilités sociales. Elle poursuit  : « je me sens émotionnellement contrainte par un désir pas-tout-à-fait-assez-queer pour la forme qui nous ramène en arrière, nous téléporte vers des utopies embarassantes, nous dévie vers des formes d’être et d’appartenir qui semblent, à l’oeil nu, complètement banales. » Tout comme Freeman, Hamelin nous invite à revenir tout au fond des choses afin de localiser les points d’origine queer, avec la même intention que celle de Freeman lorsqu’elle écrit « nous rassemblons et combinons éclectiquement, traînant un paquet de débris culturels avec nous et l’empilant de façon idiosyncrasique, pas nécessairement comme un tout préexistant, quoique composé de ce qui préexiste. »

L’exposition d’Hamelin est ancrée par une large courtepointe composées de photographies – un clin d’oeil aux esthétiques et à l’histoire queer, en référence au AIDS Memorial Quilt (la courtepointe commémorative du SIDA). Cependant, chez Hamelin, cette courtepointe incarne un geste d’espoir pour le futur. En incorporant les photographies des personnes qui lui sont les plus chères, il resserre littéralement son tissu social, affirmant que nos collectivités queer construisent l’horizon d’un avenir meilleur. La courtepointe d’Hamelin est emblématique d’une tension affective au sein des études queer, qui se divisent entre nihilisme et futurité pour demander : est-ce que la queerité est le domaine des morts, ou des vivants?

Ultimement, « Both of us were dreamers,  young love in the sun » est un portail empreint de désir ardent et d’anti-présence. On y trouve des souvenirs dont l’opacité enveloppante nous fait perdre le fil de ce qui est réel, des souvenirs qui sont nôtres et de ceux qui sont autres.

—  Alexander Rondeau


(1) Ou me préfères-tu en note de bas de page, quelque part dans les annales des vigiles?
(2) Le goût amer de l’émulsion et l’agitation provoquée par un coup d’œil dans le barillet d’un objectif.

[1] Spice Girls, Viva Forever, 1997.
[2] E. Freeman, Time Binds: Queer Temporalities, Queer Histories. Durham and London: Duke University Press, 2010, p. xiii.

 

Photos: Document original