Émile Riopel
S’il le faut, je me réduirai en cendres pour être sûr que le vent m’emporte 
11.09–24.10.2026
Salle 2

Vernissage
Vendredi 11 septembre, 17h

Artiste
Émile Riopel

Venez, venez-donc,

Venez-vous-en-donc…!

 

Grosse vente finale bâton, prix démolis, liquidation totale¹, tout doit partir

Pas de cartel d’un ennui postmortel, que des splendeurs sursplendides ;

 

des râteaux bariolés aux doigts arthritiques

des manchons de crosse suavement préhensibles

des bâtons glapisseurs à fronces bleu-mauves

des verges trifides falquées qui s’effrangent

des mailloches pour jouer à cogne-cochlée

des bouts tortillés de la première fois que guili-guili s’est dit

des baguettes à trempette pliables, des pompons versicolores, des cantouques d’origine, des sextants niellés

des torchons de guénille, des moignons de béquille

de l’et cætera en masse…

 

Il y a trop de choses au monde et de moins en moins de formes. Émile donne forme, pas des choses. Ses sculptures, il ne les bricole pas, ne les fabrique pas, ne les patente pas, ne les fait pas, il les commet. À les voir, on songe à des usages perdus, on cherche des manières qu’on a plus. Outils déchus d’un antan plus profus. Ou tirés d’un présent bifurqué qui se fraye à côté de celui auquel nos mains gourdes, polies et déshabituées à l’ouvrage se vouent². À les empoigner, on pressent des gestes diluviens, simples et oubliés. Déglutir, cligner, tressaillir, se réfréner d’éternuer. Même dans le plaisir, on obéit encore. À une inclination, un goût, un clinamen, n’importe. Ce sont des objets voulus, pensés avec les sens, commis dans une sensibilité et une joie qui en sont la marque, la facture, la contexture spécifique qui nous les rend vivants. Leurs embouts ouvragés nous clignent des béances qui fleurent la limonade et le garage. Ils piquent, pointent, poignent, ont parfois des langues qui vident un cœur, des sortes d’oreilles qui peuvent sécher cent langues, des appendices agglutineurs, des coalescences fofolles et fériées de céramiques fantasques. Ces objets font la preuve par empirie obvie de la conjecture³ aussi difficile qu’engouante d’ajouter des artefacts au monde qui soient à la fois pensés, sensibles, parlants et existants. Qu’on s’y tienne, son nom est facile, ouvert et sonnant comme une clochette qu’on braiserait à feu doux, c’est la conjecture de Riopel.

1. bidou-dollar — violent en ceci qu’il rend justement les choses mesurables les unes par rapport aux autres et, finalement, substituables entre-elles, l’argent agit comme un coefficient d’équivalence réduisant l’innommable disparité luxuriante du monde en une très triste, très fine et très farineuse granulométrie qui goûte la cendre et l’identité. Utilement inévitable, la croyance commune en cette charpie numéraire permet surtout aux mammifères diagonaux du parc humain de se passer de relations de réciprocité complexes qui auraient à se déployer dans un temps profond où la superstition d’une continuité leur donnerait consistance et ravissement. Jour après jour, l’observance de cette croyance est la défiguration que nous nous donnons pour face. Nous allons, erratiques et extatiques, de boutique en boutique, oubliant que les jours sont des dieux.

 2. coudonc — l’atrophie complète de la faculté d’imaginer quoi que ce soit d’autre que la continuation paniquée du même règne financier thermo-industriel n’est peut-être que la disparition progressive de la faculté d’imaginer tout court. En sacrifiant les possibilités d’une perception sensible du monde à son esthétisation déréalisante, technique et nécrophile, nous jouissons de notre propre destruction dans une sorte d’anesthésie généralisée. Nul ne s’éprouve plus, en tant que sujet, qu’à travers l’assujettissement à des dispositifs d’expression, de médiation et de communication qui sont à la fois l’interface de la conscience et l’effondrement de la présence.

 3. conjecture — idée qui attend sa confirmation par raisonnement ou sa réalisation par existence ou, quoique très rarement, son incarnation par surgissements térébrants tout pourprés, pulpeux, ignés et davantage.

 

—Maxence Croteau

Né à Tingwick, Maxence Croteau est un artiste qui vit et travaille à Montréal (Tio’tià:ke).

Son travail* se concentre sur le dessin à l’encre**, l’écriture***, la littérature et la rephotographie****.

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* à travers les cendres thermo-industrielles qui floconnent le monde, départager la poussière du pollen et tirer le miel de sens qu’on peut

** pour donner forme à la perplexité confondante qui tient lieu de conscience

*** obéir à la nécessité qui se trompe en nous quand on pense et qui réfléchit quand on ressent

**** les images empêchent de voir