Walter Scott
Happy Medium
10.09–10.10.2020
Salle 1
10.09–10.10.2020
Salle 1
Walter Scott, Happy Medium, 2020
Artiste
Walter Scott
La série d’autofictions en bandes dessinées Wendy, de Walter Scott, suit le parcours expérimental d’une jeune artiste à partir du jeu social de l’intervalle des années post-baccalauréat, jusqu’au moment de l’obtention d’une maîtrise, et de la constitution d’un corpus d’œuvres « sincères ». Tous ceux qui essaient tant bien que mal de se frayer un chemin au sein du champ de l’art peuvent reconnaître des aspects du personnage comme des traits de leur identité. Le lectorat de la bande dessinée est très vaste. En retour, les sculptures et les dessins de Scott, réalisés parallèlement à Wendy, sont surtout connus par un public restreint qui fréquente les galeries d’art ou qui consulte les sites spécialisés en documentation d’expositions. Scott s’abstient de montrer frontalement les œuvres de sa protagoniste. Le lecteur arrive mal à cerner ce qu’elle crée, car sa pratique reste un attribut secondaire de son réseautage, une valeur ajoutée, en somme. En vue d’amplifier ce fait narratif, l’artiste cache même les objets fabriqués par Wendy derrière des têtes de visiteurs lors de vernissages. Pour brouiller encore plus les pistes, Scott décrit en boutade les choses qu’il façonne comme des « produits dérivés ». Devant ses sculptures et ses dessins fonctionnant sur le mode de la dispersion au lieu de la synthèse, nous cherchons à déceler ce qui pourrait subsister des avatars de la bande dessinée, et de la biographie de l’auteur. La plasticité associée au corpus d’œuvres de Scott se trouve pourtant déjà là au sein des épisodes de la vie de Wendy, lorsque ses affects deviennent le point d’origine d’une métamorphose; ses yeux se noircissent complètement, sa bouche prend l’allure d’un bec. Une vidéo récente, The Pathos of Mandy (2019), ajoute un nœud supplémentaire à cet enchevêtrement. Mandy, un autre alter ego de Scott, doit vivre avec les contrecoups du succès du personnage d’autofiction. Le protagoniste occupe la place de l’artiste sur des fonds filmés comprenant désormais des interlocuteurs en chair et en os.
Les dessins de la présente exposition montrent des figures humaines, dont les visages ressemblent cette fois à celui de Scott. Néanmoins, une transformation a eu lieu. Sa peau est maintenant bleue et ses yeux sont exorbités, comme si l’anxiété figeait le corps sans toutefois l’anéantir, à l’instar de Wendy dans des situations de crise. Scott a également collé sur ces dessins des découpes de photographies de sculptures, qui avaient été présentées au musée Remai Modern de Saskatoon en 2018. Cette exposition intitulée Betazoid in a Fog, s’éloignait radicalement de la bande dessinée, en cumulant des fragments de corps et des éléments plus abstraits, convoquant des accessoires de scène – rideaux, costumes – dans des états variés d’apparition ou de disparition.
Avec la série de dessins montrés à CLARK, Scott ajoute des phylactères qui font parler ces objets soi-disant opaques, en tant que réfutation partielle d’une recension tiède de l’exposition par un critique. Ces fragments de discours, flottant en périphérie des œuvres, sont issus de textes théoriques, ou ils ont été composés afin d’évoquer les réponses d’un artiste lorsqu’on lui demande de justifier toutes les décisions aboutissant à une retombée plutôt qu’à une autre. L’incommunicable reste pourtant le pivot de cette nouvelle série. Dans le phylactère d’un dessin, Scott cite l’autrice Dodie Bellamy : « Le traumatisme est ancré dans le moment présent. Le corps ne fait aucune distinction entre le passé et le présent. Comme la politique radicale, le corps ne perçoit (-). » L’artiste ajoute l’énoncé « AUCUNE GRADATION » sous une figure grotesque de lui-même, qui semble pratiquer une gymnastique absurde sur un tapis gris. Comme le bleu de la peau, ces zones de gris quasi abstraites des dessins appartiennent autant au registre de l’expérience traumatique qu’aux tentatives de s’y arracher.
Dans le corpus de sculptures de l’exposition présentée à CLARK, Scott fait de l’espace négatif le corrélat de cette couleur que l’on associe simultanément au manque et au trop-plein. Les découpes dans un tissu accrochées sur un porte-vêtement créent des silhouettes de bras et de mains, qui tombent au sol. Un assemblage constitué de deux chaises en vis-à-vis montre des vestes couturées les unes aux autres. Des mains surdimensionnées en papier mâché pendent aux extrémités des manches de ces habits. Un pantalon gît horizontalement sur un socle. Il est percé de trous, qui ont été raccommodés avec des bouts d’étoffe recouverts de fragments de textes. L’un d’entre eux dit : « L’extrapolation rend le désir inerte ». Dans la foulée du geste de donner une voix aux œuvres de l’exposition du musée Remai Modern, cet énoncé semble encore une fois convoquer la capture de la vie des formes par le discours de l’art, et une part retranchée du réel. Si, ici, l’effet de la gravité contre les matériaux suit le mouvement de la chute des corps, il ne s’agit pas de déployer les tropes de l’échec. Scott confère plutôt des limites à notre imagination en offrant une portion de l’identité comme une monnaie vivante, tandis qu’une autre variable de sa subjectivité (non artistique) reste dérobée, tout en tissant ensemble le contenu de l’exposition.
– Vincent Bonin
L’artiste aimerait remercier sa famille, Chris Curreri, Andrew Buszchak, Lauren Lavery, Hae Ann Kwon, Centre CLARK et The Gilder.
Walter Scott, 'Happy Medium', photo : Paul Litherland
Walter Scott, 'Happy Medium', photo : Paul Litherland
Walter Scott, 'Happy Medium', photo : Paul Litherland
Walter Scott, 'Happy Medium', photo : Paul Litherland
Walter Scott, 'Happy Medium', photo : Paul Litherland
Walter Scott, 'Happy Medium', photo : Paul Litherland
Walter Scott, 'Happy Medium', photo : Paul Litherland
Walter Scott, 'Happy Medium', photo : Paul Litherland
Walter Scott, 'Happy Medium', photo : Paul Litherland