Olga Abeleva
Milk Can Escape
07.05–20.06.2026
Salle 2
07.05–20.06.2026
Salle 2
Il faut pénétrer dans le centre commercial par les grandes portes vitrées, celles qui s’ouvrent sur l’expérience de la modernité nord-américaine : l’immensité, l’abondance, le désir. La traversée débute et déjà on se perd dans cette vitrine d’hyperdisponibilité. Le but est d’abord de jouer à l’acheteuse; tout est accessible, tout est potentiel. On se précipite dans notre rôle; les magasins deviennent notre décor, les enseignes sont des répliques à apprendre par cœur, et la promenade intérieure, notre scène. Le pouvoir se meut rapidement au gré des transactions; on devient graduellement marchandise, disponible pour qui le souhaite.
Milk Can Escape cherche à dépeindre ce monde de plastique bon marché, tout en adressant cette politique du regard qui interroge continuellement les dynamiques entre le public, l’interprète et la mise en scène. Alliant vidéo et sculpture, l’exposition d’Olga Abeleva trace les lignes d’une structure du désir à jamais insatisfaite, observant les déplacements de pouvoir et l’érosion des significations dans le flux constant des biens de consommation.
Une série de sculptures en matériaux trouvés se dresse comme la topographie d’une ville imaginaire. Évoquant à la fois scénographies mélodramatiques et architectures du consumérisme, chaque œuvre renferme un rêve brisé, un mirage, une projection, un sacrifice. Truffées de références à différents modes de production comme le théâtre, l’atelier d’artiste ou les fresques rupestres, ces boîtes à chaussures accueillent en elles-mêmes autant d’aspirations que de fantasmes.
Documentant une pièce de théâtre filmée dans l’atelier de l’artiste, Fountain présente Chris et Lucy, coincées dans un centre commercial, chaperonnées par Mannequin, figure énigmatique oscillant entre la concierge et la metteuse en scène. Column, un dispositif scénique trônant du sol au plafond et composé d’échantillons de maquillage, souligne la précarité de cette quête infinie vers la gloire, dont l’atteinte nous est aveuglément promise par Hollywood. À travers l’exploration de ce lieu figé dans le temps, des strates de tensions interpersonnelles se dessinent dans la fatigue de la désorientation, laissant progressivement place à une désintégration du langage.
Dans un glissement identitaire contagieux où se dissout peu à peu le réel, les interprètes naviguent dans la contrainte de leurs propres rôles. Entre l’image fixe et en mouvement, le film se situe à la frontière du récit fictionnel et du documentaire, persistant comme une archive performative. Lorsque le rideau s’ouvre enfin pour abandonner ses conventions scénographiques, il vient dissoudre la frontière entre les interprètes et la foule; un nouveau public se crée alors dans ce nouvel espace extérieur, forçant la foule initiale à endosser le rôle du chœur.
Fountain est l’une des cinq pièces réunies dans Dimestore Diamond, une publication produite en parallèle de l’exposition. Ces histoires, tout comme cette exposition, prennent ancrage dans un sentiment d’enfermement ressenti par des personnages qui perçoivent les limites de leur réalité, contraint·es au cœur d’un centre commercial fictif, rempli de diamants de pacotille, de stiletto en faux cuir, de costumes cheap, de films de série B et de gâteaux sucrés au Splenda.
Le titre de l’exposition réfère à un célèbre numéro de l’illusionniste Harry Houdini, qui a façonné sa carrière autour de la tromperie et du spectacle, orchestrant des numéros de captivité extravagants dont l’issue était une évasion à couper le souffle. Milk Can Escape évoque ainsi un temps où le secret nourrissait la fascination d’un public avide de suspense. Ici, le mot anglais « Can » peut être à la fois un nom et un verbe actif, créant ainsi une affirmation, voire un avertissement; le personnage de Milk détient la capacité de fuir, alors que Chris et Lucy sont privées de ce luxe, piégées dans une déambulation infinie au cœur d’un labyrinthe climatisé. Ces deux protagonistes reflètent notre rapport au monde : elles sont coincées dans un simulacre qu’elles acceptent avec une étonnante facilité. Le simulacre ne promet peut-être pas l’authenticité, mais il offre une illusion dont l’intensité est d’autant plus efficace.
— Joséphine Rivard, commissaire
Joséphine Rivard est commissaire indépendante, autrice, conseillère à la dramaturgie et travailleuse culturelle, qui vit à Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal. Elle travaille actuellement au Centre CLARK et s’implique auprès de divers organismes artistiques. Ses projets récents ont été présentés à L’Imagier (Aylmer) ainsi qu’à l’Usine C, GU, Patel Brown, Parc Offsite pour Projet Commun et à la Maison de la culture Rosemont-La Petite-Patrie (Montréal).
L’artiste aimerait remercier Nadya Isabella, Roxanne Arsenault, Lili Truemner-Caron et Tallulah Hood.
La plateforme et les murs ont été construits sur mesure par l’équipe de l’Atelier CLARK.