Pedro Barbáchano
Corps exposé
12.03–25.04.2026
Salle 2
12.03–25.04.2026
Salle 2
Vernissage
Jeudi 12 mars, 18h
Artiste
Pedro Barbáchano
En 2022, on a pu reconstituer les traits de son visage âgé de 45 ans grâce à des techniques de modélisation en anthropologie judiciaire. 46 ans plus tôt, en 1976, il a voyagé du Musée du Caire au Musée de l’Homme, à Paris. Traité en dignitaire et recevant un passeport, il aura vécu une existence posthume. On souhaitait alors le débarrasser d’agents pathogènes ou de microorganismes qui auraient pu déclencher, de manière irréversible, un processus de décomposition interrompu il y a des milliers d’années. Cependant, certains articles de journaux suggèrent que cette maladie aurait été inventée de toutes pièces en France. Pendant son séjour, il est devenu une personne abandonnée, tandis qu’on prenait soin de ses restes humains, qui étaient acheminés d’un laboratoire à un autre. Un cliché le montre dans un décor stérile, allongé sur un lit immaculé, avec, auprès de lui, un groupe de scientifiques tous vêtus de sarraus blancs. En 1977, avant son rapatriement au Caire, le Musée de l’Homme a réalisé une capture photogrammétrique de sa tête et de son buste. L’appareil se trouvait à l’Institut géographique national de Paris (IGN). Cinq séries de photographies ont été prises, couvrant l’ensemble de son corps, tout en laissant certains angles morts. Une réplique tridimensionnelle a ensuite été créée sans contact. Les copies d’exposition n’appartiennent à personne et sont détruites après usage. Pendant qu’elles sont visibles, en vertu d’un pacte biographique, on les substitue pourtant aux objets uniques, entreposés, et qui, de façon infinitésimale, poursuivent leur métamorphose.
Pedro Barbáchano a découvert par hasard l’épisode de la venue de la personne momifiée à Paris en 1976, alors qu’il se rendait aux bureaux de l’IGN pour consulter des cartes topographiques de la Nubie. J’ai effectué une partie de sa trajectoire de recherche à rebours, en lisant les articles et les livres qu’il m’a fait parvenir : Clyde H. Farnsworth, « Paris Mounts Honor Guard for a Mummy », New York Times, 28 septembre 1976 ; Boyce Rensberger, « Ramses’ Illness Was Fabricated, Scientists Allege », New York Times, 8 novembre 1976 ; Yvonne Rebeyrol, « La cure de “rajeunissement” de Ramsès II. Pour une nouvelle éternité », Le Monde, 22 novembre 1976 ; Lionel Balout, Christiane. Descroches_Nobelcourt, Colette Roubet, La momie de Ramsès II : Contribution scientifique à l’égyptologie, Paris, Éditions Recherches sur les civilisations, 1985.
Dans ce collage de fragments, il y a des lacunes là où devrait figurer un patronyme. L’anonymat est le prix à payer pour l’opacité. En décrivant les choses qui seront montrées entre le 12 mars et le 25 avril 2026, j’emploie le conditionnel, le mode des images inaccessibles. Sur une table en acier inoxydable se trouverait une caisse de transport, identifiée par une plaque en aluminium reproduisant un formulaire en arabe. Le document, entre l’étiquette d’expédition d’artéfacts patrimoniaux et une carte de voyage utilisée aujourd’hui en Égypte, signalerait la présence d’un corps au sein du contenant vide. Les cases du formulaire n’auraient pas été remplies, à l’exception d’une inscription « profession : roi (décédé) ». Des passages d’articles de journaux et de manuels techniques mettraient en évidence un lexique médico-légal : parties molles, chairs desséchées, craquelures, éléments biologiques de destruction, cryptogrammes vivants, arthrite… En interceptant les surfaces miroitantes bordant la caisse, on pourrait apercevoir notre propre visage, ainsi que les découpes d’une modélisation photogrammétrique, de face et en profil, d’une tête.
Vincent Bonin
L’artiste tient à remercier Vincent Bonin, Rafael Escalante, Aly Genena, Constatinos Giannoussis, Luigi Iagulli, Felipe Romero et Julia Eilers Smith; CLARK (Hubert Bolduc-Cloutier, Natacha Chamko, Corine Lemieux, Joséphine Rivard, Guillaume Saur, Myriam Simard-Parent, Greg Prescott); ainsi que le Concordia Core Technical Center (Jules Beauchamp, Léah B.G., Joé C-R., Christopher Latchem).
Cette exposition a été réalisée avec le soutien du Conseil des arts et des lettres du Québec, et avec des documents d’archives provenant de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), de l’UNESCO, du journal Le Monde et du magazine Newsweek.