Nicolas Arthur Dufour
J’apprendrai à nager pour connaître votre plaisir d’habiter un abîme
07.05–20.06.2026
07.05–20.06.2026
Vernissage
Jeudi 7 mai, 18h
Artiste
Nicolas Arthur Dufour
Les Sirènes : il semble bien qu’elles chantaient, mais seulement d’une manière qui ne satisfaisait pas, qui laissait seulement entendre dans quelle direction s’ouvraient les vraies sources et le vrai bonheur du chant. Toutefois, par leurs chants imparfaits qui n’étaient qu’un chant encore à venir, elles conduisaient le navigateur vers cet espace où chanter commencerait vraiment. Elles ne le trompaient donc pas, elles menaient réellement au but. Mais, le lieu une fois atteint, qu’arrivait-il? Qu’était ce lieu? Celui où il n’y avait plus qu’à disparaître, parce que la musique, dans cette région de source et d’origine, avait elle-même disparu plus complètement qu’en aucun autre endroit du monde : mer où, les oreilles fermées, sombraient les vivants et où les Sirènes, preuve de leur bonne volonté, durent, elles aussi, un jour disparaître.
Cette mer est un désert ou alors : cette mer fut peu à peu quoique aussitôt un désert. Là, la matrice du mythe que je construis. Là, le lieu de la noyade, puis de l’errance. Et enfin, pas d’autre fin possible, celui de l’utopie. Je reprends les mots de la légende : Une fois les hommes noyés, elles retournaient dans les profondeurs du Saint-Laurent où elles s’étaient jadis « écartées » alors qu’elles se dirigeaient avec d’autres sirènes vers la mer Rouge. Mer Rouge : point d’arrivée et point d’origine. Il me faut donc revenir à l’Exode de l’Ancien Testament, quand les Israélites, pour sortir d’Égypte, durent errer quarante ans dans le désert. Et quand, poursuivis par l’armée du Pharaon, ils virent la mer s’ouvrir devant eux et se refermer sur les soldats. Nous avons perdu la trace des noyés, mais je ne suis pas dupe. Privés de leur condition terrestre et de leur pleine appartenance à l’humanité, ils durent apprendre à habiter la mer. Et les chants périlleux qu’ils adressent aux navigateurs sont autant de tentatives hasardeuses pour enfin renouer le contact.
J’apprendrai à nager pour connaître votre plaisir d’habiter un abîme : ce sont mes mots et ceux du très terrestre Cyclope Polyphème. C’est aussi un chant d’amour et de désespoir : un désespoir très proche du ravissement. Alors comme le Cyclope mon camarade, j’apprends à chanter pour apprendre à nager pour apprendre – on ne fait au fond jamais autre chose – pour apprendre à vivre, enfin.
— Nicolas Arthur Dufour
Le titre de l’oeuvre est tiré de Toute l’Idylle de Théocrite (IIIe siècle avant J.C. / Édition de 1991, M. Chappaz & É. Genevay, trad.). Le texte en italique est tiré du Livre à venir (1959) de Maurice Blanchot, mise à part la citation concernant les sirènes du Saint-Laurent tirée des Légendes du Saint-Laurent II (1989) de Jean-Claude Dupont. La formule apprendre à vivre enfin est un emprunt à Spectres de Marx (1993) de Jacques Derrida.
Remerciements de l’artiste :
Merci à Étienne Côté pour son aide précieuse, créative et technique, qui m’a permis de faire arriver ce projet à bon port. Merci à mes ami·es pour leur curiosité et leur amour.