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D’où viennent les mots? Les lettres de l’alphabet pourraient-elles servir de semence? Depuis plusieurs années, la couverture du dictionnaire Larousse présente une femme soufflant sur un pissenlit en aigrettes. Enfant, je m’imaginais les mots existant comme une rivière invisible ou un courant d’air autour de moi.

Dans Où vont les mots, des centaines de dictionnaires sont démantelés et transformés en une série de sculptures ainsi qu’en une immense murale. Leurs pages imprimées sont ou bien déchirées en morceaux et recyclées en nouvelles feuilles de papier ou reconstituées en longs fils de papier par un processus de filage. Ce projet est fondé sur le désir de subvertir le pouvoir et l’autorité de certains types d’écrits et de souligner la présence du papier utilisé pour imprimer ces textes.

On peut décrire les objectifs d’une grande part de mon travail assez succinctement : je veux toucher les mots; je veux toucher l’espace entre les mots. Mon processus de création s’est élaboré par une série d’investigations poétiques explorant l’expérience humaine par le biais du langage. Le rapport d’amour-haine que j’entretiens avec les mots est né de la perte. Quand j’avais 6 ans, ma mère est morte dans un accident de voiture. Pour moi, apprendre à lire et à écrire coïncidait avec la mort. Ainsi commençait un dialogue avec l’absence, dialogue que j’explore, respire, sur lequel je trébuche, dans lequel je tombe – un dialogue pour lequel, finalement, je cherche des mots. En vue de rendre présente l’absence, j’utilise entre autres le papier – le support physique généralement oublié. Mon processus créatif fait appel à la recherche des racines étymologiques des mots et à l’expérimentation avec les anciennes technologies des arts textiles comme le filage et le tissage. Connaître l’histoire de l’évolution des mots contribue largement à ce processus; par exemple : texte (du latin textus qui signifie « textile »), filer (du bas latin filare, qui signifie « aligner, organiser en file »), suture (du mot sanscrit sutra, qui signifie à la fois « fil » et « texte sacré narratif »).

« Pendant plus de 20 000 ans et ce, jusqu’à la révolution industrielle, les arts textiles ont représenté une puissante force économique qui résidait principalement entre les mains des femmes. La nature périssable des produits de ces arts a fait en sorte que la grande part de leur contribution n’a pas été consignée dans les livres d’histoire. Avant que l’écriture ne devienne le principal mode de communication et de consignation d’information, les vêtements et le textile s’offraient comme support pour les messages sociaux » ( E. Wayland Barber, Women’s Work). Dans le présent projet, la présence du filage est un rappel de cette contribution – la mémoire au bout des doigts…

Avec Où vont les mots, je crée un espace pour mes propres écrits sculpturaux.